"Parmi tous les maux, la jalousie est le plus grand." La Rochefoucauld .
Comme celle de la Comté,du Maroni,de l' Oyapock,comme celle de toutes les rivères de Guyane, il y a temps longtemps ,l' eau de
notre mer océane était aussi douce que l'eau d'un coco plein. Les hommes et les animaux la buvaient avec bonheur comme l'onde d'une fontaine cristalline.

Mais en ces temps-là, Cépérou le roi amérindien de Cayenne avait un frère envieux et méchant comme un pou d'agouti. Tous l'avaient surnommé Maraké comme les fourmis que l'on utilise pour le
kounana:cette vannerie où l'on maintient ces insectes aux mandibules tranchantes et au dard acéré et qui sert à l'initiation des tapiems( jeunes candidats qui prétendent à devenir adultes.)

Ce désobligeant personnage habitait le Malingre,l'une des plus grandes îles en face de la ville. Or ce malveillant individu convoitait une jarre magique que Massala le Maître des bois avait
offerte à son frère aîné Cépérou, parce qu'il était bon et loyal envers tous ses sujets.

Mais notre roi cachait secrètement ce précieux récipient chez lui, pour que personne n'en abuse.Ainsi , grâce à cette singulière poterie, il pouvait fournir en sel toutes les familles qui
en avaient besoin pour préparer leur couac,les légumes de leur abattis,les viandes de bois ou les poissons de leurs nivrées (pêche où l'on endort le poisson avec le jus d'une plante).

Une nuit, sans se faire remarquer,le jaloux Maraké rampa sous le plancher du tamouchi (habitation du chef) de son frère.Cette plate-forme en bois protégeait ainsi le carbet royal de
l'humidité de la terre et de certaines bestioles indésirables. Le mécréant s'installa à plat ventre,juste à l'aplomb de l'extraordinaire jarre et attendit silencieux et immobile.

Le matin, après une longue nuit paisible,lorsque Cépérou se leva de son hamac ,posa les pieds sur le parquet grossier et s'approcha de la jarre, Maraké l'entendit prononcer une formule
magique compliquée:
"jaramo,jarami, jaramoi, garnis-toi de grains de sel aussi blancs et aussi fins que les cheveux de Massala".

Satisfait de connaître enfin ce secret, sans attendre son reste,le cupide Maraké se glissa discrètement vers la dense forêt prochaine. La nuit suivante, profitant du profond sommeil de la
maisonnée, le sinistre individu revint et,avec son sabre d'abattis,il découpa le plancher pour dérober la jarre magique.

Il l'installa avec précaution au milieu de sa frèle pirogue et prit le chemin du retour à grands coups de pagaies. Mais, pressé de profiter de ce nouveau pouvoir, en plein milieu de l'océan,il
prononça la fameuse formule qu'il avait retenue par coeur. La jarre lui obéit aussitôt et commença à se remplir de sel fin,comme elle l'avait fait avec son frère.

Mais ,ce qu'il n'avait pas eu la patience d'attendre , c'est la seconde formule qui stoppait le flot de grains.Dès que la jarre déborda,il ne sut plus que faire.Le sel remplit rapidement l'
étroite fileuse et, pour ne pas couler ,Maraké le jetait maintenant frénétiquement à pleines mains par dessus bord. Or, plus il s'affolait, plus vite la jarre se remplissait. L'embarcation
fut si tôt pleine qu'elle coula avec son passager bien avant d'arriver sur le rivage de son île.
Et, c'est depuis cette étonnante histoire que l'océan est devenu salé.
En vous baignant ou en vous promenant sur l'une de vos plages, peut-être trouverez-vous un jour quelques tessons de terre cuite chenus ou les débris d'un fin canot fabriqué en bois
d'angélique?
Alain Landy....Mes contes d'Amérique...
Pourquoi notre océan est-il salé ?
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